Les obsèques de Don Rugelio Ortega

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Les obsèques de Don Rugelio Ortega

Message par Maître du Jeu le Ven 31 Aoû 2018 - 0:28

Le cycle de la vie est éternel. Douleurs et joies, c'est l'histoire d'une renaissance perpétuelle. Et lorsque les feuilles reverdissent, lorsque les fleurs éclosent, lorsque le fruit mûrit, dans les mémoire s’effacent le souvenir du froid et de l’hiver.



Río Sepaquiapa,
La Paz - République du Salvador.
Le 24 Février 1949...▮


Le Salvador faisait peine à voir, lui aussi. L'homme qui aimait contempler, avait ici une nouvelle fresque acrimonieuse de ce qu'était devenu l'Amérique. Le Río Sepaquiapa, de ses plaines abruptes et cisaillées par le vent étaient veinées de jade et portait à sa base des guêtres des pluies torrentielles accumulées. Le dernier ouragan s'était manifesté dans la région il y avait de cela trois jours. Les défunts l'avaient attendu, pour qu'il ne vienne pas ruiner les obsèques.

- Nous serons bientôt arrivés, Señor Ortega! Affirmé, sûr de ses dires, le cocher maintenait, de ses mains fermes, les chevaux sur la piste.
Les gardiens suivaient, encapuchonnés et munis de lampes à huile de friture.

La diligence basculait de ses hanches d'une bordure à une autre. Un trajet pénible, qui aurait pu être raccourci à balai si seulement il connaissait les lieux. Ne pouvait-il s'en plaindre qu'à lui même, l'oeuvre du karma, sans doute. Don Rugelio Ortega avait succombé d'un bon siècle - et enrichi d'un bon quart - à la veille du nouvel an. Le passager, lui, ne l'avait pas vu depuis plus de trente ans. Le visage à moitié altéré par le col de son trench-coat, Il jeta un œil vigilant sur les sentinelles. Encore un de ses richards vaniteux au Sang-Pur qu'ils devaient transporter jusqu'aux funérailles, c'est ce qu'ils pensaient. L'homme s'était montré froid et distant, tout le long du trajet. Puisque des raisons d'être angoissé, mal à l'aise, il en aurait plusieurs à énumérer.
Un paysage granuleux et assommant, brutalisé de sépia par l'alternance des tempêtes. Sous le regard inquisiteur de l'un des veilleurs, il compris que le conducteur lui avait fait faux bond.
Morne, sans plus d'envie de lutter mais gardant une main sur l'hêtre, le Chat s'assoupit...

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Tous les proches du défunt s'étaient réunis pour lui offrir ce dernier adieu, et ils étaient nombreux. Deux fois plus que ce qui avait été prévu si on l'en croyait le succès qu'avaient eu les fauteuils dépareillés, et le nombre de sorciers condamnés à rester debout. Les Fernandez étaient là eux aussi. Don Félix Unykornio Fernandez en première file, affichait un teint plus livide et moribond qu'on ne lui ai jamais connu. Deux de ses filles l'entouraient, elles aussi assises, et le tenaient chacune par un bras, comme si elles craignaient qu'il ne chute sous tension. Il fallait le lui reconnaître, la nouvelle avait été dure à encaisser : l'un de ses meilleurs amis, Don Rugelio Ortega, son cadet, avait finalement quitté ce monde plus tôt que lui.

Les silhouettes de ses hommes, femmes et enfants, mains jointes derrière le dos défilaient depuis peu sur les vitres de la diligence embuées par la grêle. Le Chat les voyait tous depuis l'intérieur, encore au chaud – et alors que le véhicule ralentissait – l'image se révélait être plus précise.
Elkin Ortega laissa échapper un léger soupir, il venait faire ses adieux à un aïeul qu'il n'avait plus vu depuis une trentaine d'années. L'hippomobile à l'arrêt, le sud-américain décida pour l'heure, d'examiner plutôt une dernière fois son badge ; c'était, une façon comme une autre, de se donner de la force. L'aigle américain était gravé sous un or immaculé, les courbes de ses ailes parsemés d'argent gratifiaient à ses serviteurs une sensation de chaleur et de persévérance. Car on savait l'animal bomber le torse derrière le petit écriteau "Captain of Aurors".
On n'en faisait des comme ça aujourd'hui. Le MACUSA n'était plus, il n'était plus comme avant. Martyr de ses différentes batailles et querelles qui s'étaient succédé. Personne n'en était ressorti indemne. Et tant de choses avaient changé... Elkin regrettait d'avoir laissé les siens au Canada. Avec leur expérience cumulée au cours de ses sept dernières années, Tyler Clay et les autres privilégiés, réussiraient à remonter la pente. Un jour ou l'autre, le Woolworth Building se relèverait de ses cendre à Washington. Mais avant que cela n'arrive, il restait tant de choses à faire.
On vint frapper, tambouriner la vitre du poing. L'une des sentinelles, celui-là même qui l'avait gratifié de regards éventreurs tout le long du trajet, faisait ici signe à l'Auror que l'agréable cavalcade était arrivée à son terme. Le Chat renfloua le badge sous son cache-poussière, avant que la portière ne s'ouvre, n'ayant aucune envie d'être associé au Congrès Magique. Espérait-il être reconnu autrement.

Le ciel avait changé de couleur depuis la diligence, passant brièvement d’un beige brumeux et velouté à un gris d’acier.
Grand, cheveux noirs bouclés dans le vent, emmitouflé sous un long trench-coat déteint de sa cannelle, Elkin descendit avec précaution du véhicule. Un courant d’un froid tenace s’engouffra aussitôt en lui, dont il tentait de se défaire en agraffant la petite ceinture de son manteau, et en remontant le col de sa chemise.
Le lieu des obsèques s’ouvrait à lui sur des fissures nacrées et assombris de nuages bruns. L’horizon était désolant de tourmentes, sans relief, il virait un coup au gris, un coup d'auburn, enfin au vert. Un grand jardin à ciel ouvert, maussade et dégarni.
Personne ne semblait l'avoir encore remarqué et il en était soulagé. Elkin, silencieux comme une ombre, s'avança vers la cérémonie qui avait déjà commencé. À l'attention des présents, un homme y dominait l'audience d'un discours larmoyant. Elkin l'avait déjà vu, quelque part, un parent sans doute, peut-être un oncle à lui, mais il fut incapable de lui donner un nom.
Cette simple hypothèse lui fit glacer le sang, écœuré par lui-même. La gêne s'intensifiait en lui au moment où quelques visages se retournaient. L'un d'eux, celui d'une femme âgée d'une cinquantaine d'années, l'invita à s'approcher. Mais d'un signe de main discret et d'un sourire humble, il déclina l'offre.
Le discours du vieil homme continua et Elkin n'écoutait qu'à moitié. Il n'avait plus qu'une envie, déguerpir des lieux au galop. Jamais il ne s'était senti aussi mal de sa vie. Tous les noms évoqués étaient ceux des membres de sa famille, une susmentionnée Rubiela était sa cousine, il le savait de mémoire, mais aurait été bien incapable de la reconnaître aujourd'hui. Le manque de compassion pour le décès de son grand-père, dont il n'avait que de très vagues souvenirs d'enfance accentuait le mal-être, et une forme de dégoût qu'il ressentait envers lui-même.
Elkin ne se sentait pas à sa place. Devait-il se rappeler pourquoi il avait autant abusé de ses facultés, toutes ses années, uniquement au service du Congrès Magique? L'Auror secoua la tête et releva aussitôt les yeux, pour ne pas se morfondre dans des pensées moribondes, indignes de son statut au MACUSA. Il aperçu alors, un peu plus loin devant, un groupe de trois demoiselles dont deux, en apparence, tout juste plus jeunes que lui. Elles le regardaient en chuchotant quelque chose, sourires aux lèvres.
Bientôt, ce fut au tour de Don Unykornio, accompagné par ses filles jusqu'au pupitre installé sur la pelouse, de faire son discours. Jamais Elkin n'avait vu de vieillard aussi déraciné et affaiblit par le temps et l'amertume. Toutes ses femmes et enfants qui défilaient chaque jour au MACUSA pour récupérer les affaires de leurs maris morts au combat avaient plus de chances de se reconstruire que lui. Aussitôt, une main vint se poser sur son épaule. Stoïque, le Chat reconnu la poigne et l'odeur qui l'accompagnait. Ce nouveau retardataire, ne tardait en revanche pas non plus, à lui révéler sa voix.


- Ne sois pas trop fier de toi sur ce coup-là, Elkin, ou devrais-je dire Ignacio? Que tu aies eu le courage de venir sous ta forme élémentaire ne te rendra pas moins méconnaissable à leurs yeux. Tu as tant changé mon fils, tourne-toi.

Il obéit, faisant face à Archangel Ortega.

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Re: Les obsèques de Don Rugelio Ortega

Message par Maître du Jeu le Ven 31 Aoû 2018 - 7:52

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Tous deux s'étaient retrouvés à présent assis sur cette banquette, agencée contre le mur du petit couloir, celui-là même qui conduisait d'un escalier en colimaçons aux étages supérieurs. Elkin avait espéré, que séparé du nombre et des speechs, l'abcès se serait révélé plus simple à crever. Naïf ou idéaliste sur ce coup.
Mains jointes sur ses genoux, le Chat du MACUSA accorda une minute d'introspection aux photographies animées et encadrées qu'ils avaient face à eux, avant de prendre enfin la parole.


- Comment savais-tu que je viendrais?
- Comment? Pourquoi? De qui? Où? Comment... Tu t'es toujours posé un tas de questions, Elkin Gabriel. Peut-être que je ne savais pas. Peut-être que si, que je m'y étais préparé au vu de l’événement. La mort d'un père, révélation d'une prise de conscience... Archangel secoua une main, comme en panne d'inspiration pour trouver ses mots, et récupéra de l'autre un paquet de cigarettes. Tu devrais écrire là dessus, je suis sûr que saupoudré de belles jérémiades, cela plairait à ta patronne brésilienne.

Quelle idée lui était passée par la tête, jadis, de lui avoir raconté qu'il avait été dans le lit de Sansara Miller? L'alcool sans doute, partager une bouteille de rhum avec son père était une bien mauvaise idée. Elkin l'observa allumer sa cigarette. Archangel Ortega avait consumé la soixantaine, aussi tranquillement que cette première bouffée de tabac. Courtaud, cheveux raides et platinés, cirés en arrière. Une moustache blanche colossale trônait sous son nez. Enfin, Archangel portait à l'occasion, comme cet après-midi là, une monture métallique fine de verres tintés d'émeraude. Elkin ne lui connaissait aucun dysfonctionnement oculaire.

- Hijo. Pour être le plus honnête avec toi, j’espérais que tu te montrerais. Je pense pouvoir vous aider, toi et le Congrès Magique. J'ai quelque chose...

Archangel retira une sorte de croquis froissé, de sous son blouson en cuir de daim macaron. C'était autrefois un médicomage brillant et hyperactif, qui avait exercé comme chef des premiers secours dans plusieurs pays du continent sud-américain – avant de taper dans l’œil du MACUSA – alors qu'Elkin, lui, était encore en formation. Archangel avait quitté l'organisation il y a six ans pour des raisons brumeuses, et le sujet ne devait être évoqué, sous peine d'attiser sa colère.
Elkin fit la moue, l'air paresseux, hochant la tête sans plus de conviction à la vue du morceau de papier.


- Une carte au trésor, hein?
- C'est plus que cela, Elkin. Des dizaines d'années de recherches accumulées sous l'étiquette du projet « Brèche Méridional » qui dû être écourté lors de la Première Guerre Mondiale. C'est la localisation exacte où ils ont scellé leurs trouvailles, sous cette crypte.
Archangel lui tendit tout juste le croquis, schématisé de fragments ébouriffés à peine lisibles. Mais Elkin préféra se concentrer sur ce qu'il venait d'entendre.

- Cette brèche... Je m'en souviens, j'en ai entendu parler au cours de ma cinquième ou sixième année à Castelobruxo. Des médicomages philanthropes originaires de l'hémisphère sud avaient formé une alliance. Il s'agissait de tirer partie de toutes les ressources naturelles qu'offraient les terres australes à la médicomagie, avant que les colons ne se les approprient ou ne les détruisent. Mais on n'avait plus de nouvelles de leurs supposées pérégrinations depuis une bonne décennie.

Archangel opina du chef, pas vraiment surpris par les connaissances historiques de son unique fils.
- Il n'y a aucune légende, l'un de mes amis faisait partie de la coalition. Cela fait bientôt trente ans que je l'ai gardé. On ne doit plus être bien nombreux à en avoir conservé une copie, je crains bien même que je ne sois le seul. C'est ce qui m'a fait hésiter, mais vu la situation actuelle, nous avons besoin que le MACUSA se relève de ses cendres. Il reste encore beaucoup à perdre.

Elkin restait méditatif, les yeux perdus sur la carte qui lui était encore tendue.
- Je doute qu'ils auraient un jour accepté de céder ses découvertes à l'occident, mais enfin, j'imagine que tout cela ne dépend plus d'eux. Dis-moi en plus sur cette carte papa, c'est toi qui l'a dessiné?
Le Chat souffla du nez, s'accaparant finalement de la mystérieuse carte. Archangel s'esclaffa.
- Ne sois pas ridicule! J'aurais pu gribouillé un truc encore plus horrible. Écoute, les philanthropes se relayaient le fruit de leur recherche dans un petit appareil magique, qu'ils surnommaient "la voûte", je ne sais pas pourquoi. Le Major-général von Lettow-Vorbeck était de mèche avec eux, la bataille de Namacurra, ça te dit quelque chose?...
- Le Mozambique. Même s'il est bordé par le canal de Suez, ce n'est après tout rien d'autre que le Portugal qui l'a colonisé...


Archangel acquiesça avant de tirer une latte ; si Elkin avait détaché ses yeux de la carte à ce moment là, il aurait pu lire un semblant de fierté dans les yeux de son père.

- Papa, si je comprends bien ce que je vois là, les médicomages ont planqué "la voûte" sous une sépulture, liée à une ancienne église, qui aurait pu être désaffectée depuis. Rien ne nous garantie que ce fameux trésor s'y trouve encore. Il se gratta le front avec son index, avant de plaquer son dos contre le mur. Il venait de repérer, au milieu de la collection de portraits et de photographies, son père – diplômé dans sa vingtaine – épaule sous le bras d'un camarade de promo, un certain Umberto Ortiz. -... Ce n'est plus un travail d'Auror, mais d'archéologue. Je n'en connais pas un qui ait de telles connaissances au Canada.
- Eh bien, trouve-en un ailleurs. Je t'aurais bien aidé jusqu'ici, à toi de t'occuper du reste. Déniche-toi un archélogue, qui puisse déchiffrer mieux que nous cette carte, sorcier ou moldu, qu'importe. Et rends-toi sur place avec tes hommes.

Absorbé par ses pensées, le Chat était à présent captivé par la trop soudaine potentielle existence du projet dit méridional.
- Si ce que tu dis est vrai, si les philanthropes ont bien levé le mystère sur leurs aspirations, ses recherches... Elles relèvent de la botanique, et elles devraient valoir une fortune. Elkin se frotta d'une main le visage. Papa, les prétendants seraient nombreux, es-tu sûr de toi?

Un instant plus tard, Archangel se releva, écrasant le mégot sous sa botte.
- Je ne demanderais en retour qu'une chose, hijo, que l'on rattrape le temps perdu. Il n'est jamais trop tard pour ça, hein. Il s'étira, autant que lui permettaient ses vieux os, avant d'ajouter :
Je crois que le buffet a commencé, le vieux me doit bien ce dernier repas. Allons-y.

Le fils rangea le croquis sous son trench-coat et suivra le père jusqu'au jardin. Don Rugelio Ortega était le riche hériter d'une dynastie de Sang-Pur sud-américaine, mais il n'avait jamais fait grand chose de sa vie. Son fils lui en aura été témoin : il n'est jamais trop tard pour rattraper le coup.

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